La vague d’entrées en bourse qui transforme le paysage de la défense en Europe
À retenir
- La défense européenne évolue en profondeur, délaissant la propriété privée au profit du secteur public ; pour la première fois, cette transformation ouvre l’univers d’investissement à de nouvelles zones géographiques, à l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, ainsi qu’à divers segments technologiques.
- 2026 marque un tournant, non pas en raison du nombre de transactions, mais de leur portée : l’introduction en bourse la plus importante jamais enregistrée pour un pure player de la défense, l’arrivée prochaine sur les marchés du principal fabricant européen de systèmes terrestres, ainsi que la toute première entrée en bourse d’une société de défense à Varsovie — et tout cela concentré sur une seule année civile.
- Le marché européen des actions liées à la défense s’articule entre, d’une part, les grands groupes industriels, et de l’autre, les entreprises technologiques à forte croissance, deux profils d’investissement bien distincts, qui appellent des approches d’évaluation et des mandats spécifiques.
Jamais depuis des décennies, les entreprises européennes de défense n’avaient connu un tel afflux d’introductions en Bourse. Le cycle de réarmement a non seulement stimulé la demande en faveur des entreprises cotées déjà établies, mais il a aussi ouvert la voie à l’arrivée sur les marchés publics de capitaux d’une nouvelle génération de sociétés spécialisées. Ceci donne naissance à un univers d’investissement en pleine expansion, qui vient redessiner le paysage des actions de la défense en Europe.
Les moteurs sont structurels. Les entreprises de défense requièrent des capitaux, non seulement afin d’exécuter les commandes en cours, mais également pour augmenter leur capacité de production, investir dans les technologies et se positionner en vue d’une décennie marquée par la progression des achats. Les introductions en bourse fournissent ce capital, mais jouent aussi un autre rôle : elles mettent à la disposition des entreprises une monnaie d’échange sous forme d’actions cotées pour les opérations de fusions-acquisitions (M&A), accroissent leur visibilité auprès des clients institutionnels et des organismes publics d’achats, tout en mettant en place les cadres de gouvernance désormais souvent requis pour l’obtention de grands contrats à long terme.
Pourquoi 2026 est différente : la formation d’une année charnière
Les introductions en bourse (IPO) dans le secteur européen de la défense ne constituent pas un phénomène récent. Hensoldt (Ticker : HAG), introduite à la Bourse de Francfort en septembre 2020, provient de la scission de la division capteurs d’Airbus. Cette société allemande, spécialisée dans l’électronique de défense, affichait alors une valorisation de 3 milliards d’euros. À l’époque, la cotation n’avait attiré qu’un intérêt relativement limité de la part des investisseurs : la pandémie de COVID-19 influençait encore largement le sentiment de marché, tandis que les dépenses de défense demeuraient globalement stables au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Quant à l’argument structurel en faveur du réarmement, il ne s’était pas encore matérialisé. La progression timide de Hensoldt à ses débuts en témoigne : à l’introduction, l’action est restée quasiment inchangée. Durant les quatre années qui ont suivi, la hausse des budgets de défense conjuguée à l’envolée des prises de commandes a propulsé l’entreprise parmi les actions du secteur de la défense les plus en vue en Europe.
La vague suivante est arrivée en 2024. RENK Group (Ticker : RENK), fabricant allemand de transmissions pour chars, a fait son entrée à la Bourse de Francfort en février 2024, à un prix de 15 € par action1, marquant ainsi la première introduction boursière d’envergure dans le secteur de la défense européenne depuis le déclenchement du conflit en Ukraine. Le carnet de commandes de RENK en témoignait. La demande pour les transmissions de chars et les systèmes de propulsion de véhicules blindés augmentait à un rythme que la production peinait à suivre. En octobre 2025, le titre s’échangeait à 89 €, enregistrant ainsi une progression de près de 500 % par rapport à son prix d’introduction en bourse2. Exosens (Ticker : EXENS), spécialiste français des technologies de vision nocturne et de détection, a réalisé son introduction en bourse en juin 2024, affichant une valorisation d’un milliard d’euros. L’entreprise a connu une évolution comparable : en l’espace de quelques mois, le cours de son action a plus que doublé, porté par la montée en puissance du thème du réarmement.
TKMS (Ticker : TKMS), constructeur naval allemand issu de Thyssenkrupp, a commencé à être coté à Francfort en octobre 2025. Ouvertes à 60 €, les actions ont atteint un plus haut intrajournalier de 107 € avant de clôturer à 81 € lors de la première journée, ce qui implique une capitalisation boursière d’environ 5,5 milliards d’euros3. Un carnet de commandes de 18,6 milliards d’euros, couvrant des contrats s’étendant jusqu’aux années 2040, offrait aux investisseurs une visibilité particulièrement claire sur des revenus de longue durée.
Pourtant, 2026 représente, à bien des égards, un changement de dimension, malgré les précédents. L'échelle est plus grande : Avec une valorisation atteignant 25 milliards d’euros et une levée de fonds de 3,8 milliards d’euros, CSG signe la plus importante introduction en bourse jamais consacrée exclusivement à la défense dans le monde4. Un record qui surpasse toutes les opérations précédentes du secteur à l’échelle internationale. La couverture géographique est plus large : Amsterdam, Francfort, Paris et Varsovie voient arriver, ou s’apprêtent à accueillir, plusieurs opérations majeures dans le secteur de la défense au cours de ces douze mêmes mois.
Graphique 1 : Introduction en bourse dans le secteur de la défense en Europe depuis 2020
Source : Bloomberg Finance L.P., Prospectus des sociétés, Euronext, Bourse de Francfort, données WisdomTree au 2 juin 2026. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures et tout investissement peut perdre de la valeur.
La profondeur de la chaîne d'approvisionnement est plus importante : Les cotations prévues pour 2026 englobent les munitions, l’électronique de puissance, les systèmes terrestres ainsi que les drones, illustrant la totalité des priorités d’approvisionnement militaire en Europe. L'examen des investisseurs est plus rigoureux. L’offensive des vendeurs à découvert contre CSG en mai 2026, tout comme les interrogations sur la gouvernance découlant de la structure à double pilotage de KNDS, illustrent la progression de la discipline analytique sur le marché. Une exigence qui faisait encore défaut aux premiers jours de RENK et d’Exosens.
Au cours des années passées, le thème a séduit des investisseurs enclins à miser sur l’ensemble de la dynamique macroéconomique, sans nécessairement examiner chaque titre à la loupe. En 2026, le marché se scinde. D’un côté, figurent ceux qui saisissent la logique structurelle et investissent en s’appuyant sur les fondamentaux ; de l’autre, ceux qui se sont laissés porter par l’engouement, et qui doivent désormais s’atteler à l’analyse des performances post-introduction en bourse. Cette évolution traduit la maturité croissante du marché et favorise l’émergence de conditions propices à une constitution de capital durable à long terme au sein du secteur.
Deux entreprises à surveiller en 2026 : KNDS et WB Electronics
KNDS est l'acteur stratégique de poids. Le constructeur franco-allemand du Leopard 2, du canon automoteur Caesar et du véhicule de combat d’infanterie Boxer ambitionne une double cotation à Paris et Francfort, pour une valorisation comprise entre 15 et 20 milliards d’euros. Son carnet de commandes atteint 33,1 milliards d’euros, soit l’équivalent de plus de sept années de chiffre d’affaires. La complexité structurelle est réelle. L’Allemagne et la France détiendront chacune 40 % du capital lors de l’introduction en bourse, ne laissant qu’un flottant de 20 %. Toutefois, pour les investisseurs qui accordent plus d’importance à l’ampleur du programme et à la présence d’une demande souveraine qu’à la liquidité, le prix d’introduction affiche une décote par rapport aux sociétés cotées similaires.
WB Electronics, dont l’introduction en bourse à Varsovie est prévue pour la fin 2026 ou le début de 2027, combine deux axes d’investissement majeurs : la technologie de défense et la sécurité en Europe de l’Est. Principal fabricant de drones et de munitions rôdeuses en Pologne, il s’est imposé sur l’un des segments de la dépense de défense européenne affichant la croissance la plus rapide. L’entreprise tire aussi parti de son marché local, la Pologne étant le pays de l’OTAN5 qui consacre la plus grande part de son PIB à la défense.
Pris ensemble, ces deux noms reflètent l’essor actuel du secteur des actions européennes de la défense : profondeur de la chaîne d’approvisionnement, systèmes terrestres souverains, technologies de nouvelle génération sans pilote. L’univers couvre ainsi quatre marchés de capitaux et s’articule autour de trois propositions d’investissement distinctes.
Conséquences de la vague d’introductions en bourse sur le secteur européen de la défense
La multiplication des nouvelles introductions en Bourse entraîne des répercussions qui dépassent largement le seul cadre des sociétés impliquées. Chaque nouvelle cotation élargit le champ d’investissement pour les investisseurs européens actifs dans la défense, offre des repères de valorisation aux sociétés privées ainsi qu’aux transactions de fusions-acquisitions (M&A), tout en illustrant la vigueur de la confiance des investisseurs dans la dynamique du réarmement structurel.
- Élargissement de l'univers d'investissement : Les cotations de CSG, Vincorion, KNDS et WB Electronics s’étendent à quatre pays, englobent autant de maillons dans la chaîne d’approvisionnement et concernent également quatre marchés de capitaux distincts. Le secteur des actions européennes liées à la défense n’est plus l’apanage de quelques grands noms ; il s’affirme désormais comme une classe d’actifs variée.
- Évolution de la dynamique de consolidation : L’introduction en bourse permet aux sociétés du secteur de la défense de disposer d’actions cotées, qu’elles peuvent ensuite utiliser comme monnaie d’échange lors de fusions ou d’acquisitions. Le président de CSG avait été explicite à ce sujet avant Amsterdam. L’introduction en bourse de KNDS permettra pour la première fois au groupe franco-allemand d’accéder aux marchés publics, une étape indispensable pour engager la prochaine phase de consolidation de la défense terrestre européenne.
- Examen accru des investisseurs : Les parcours boursiers contrastés de CSG, dont le titre a reculé d’environ 28 %, et de Vincorion, resté proche de son prix d’introduction, illustrent que la gouvernance, la part du capital flottant et la transparence opérationnelle font désormais partie intégrante de la structuration des opérations. Le marché fait preuve de plus de discipline qu’en 2024. Cette maturation est saine.
- Un marché en voie de bifurcation : Le capital de la défense européenne se répartit selon une démarcation claire : d’un côté, les grands groupes industriels historiques ; de l’autre, des entreprises technologiques en forte croissance, actives dans les drones, les systèmes autonomes et le spatial. Ces deux segments rassemblent des bases d’investisseurs différentes, reposent sur des cadres d’évaluation distincts et présentent des profils de risque différents ; cette bifurcation pourrait déterminer l’évolution du secteur à partir de maintenant.
Conclusion
L’année 2026 consacre l’ascension des marchés actions européens de la défense au rang de classe d’actifs institutionnelle majeure, tant par la taille des opérations que par leur couverture géographique et la profondeur de la chaîne d’approvisionnement. Ce mouvement s’inscrit dans la continuité de RENK et Exosens en 2024, rejoints par TKMS en 2025. Le passage progressif des sociétés européennes de défense, autrefois détenues majoritairement par des intérêts privés, vers les marchés publics de capitaux s’inscrit dans le même mouvement structurel de réarmement qui alimente la dynamique d’investissement à long terme dans ce secteur.
L’expérience de CSG après son introduction en bourse illustre bien que le chemin menant de l’introduction à la création de valeur sur le long terme est rarement rectiligne, surtout dans un secteur où le sentiment de marché fluctue plus vite que les carnets de commandes n’évoluent. L’exemple de Vincorion après son introduction en bourse montre que les sociétés étroitement intégrées aux programmes, disposant de revenus récurrents issus des services et d’un carnet de commandes en expansion, tendent à se stabiliser, quelles que soient les fluctuations observées au début sur le marché. Pour les investisseurs dont l’horizon s’étend sur le moyen ou le long terme, l’élargissement de l’univers des actions européennes de la défense permet de prendre en considération un plus grand nombre de sociétés. Plus d’entreprises, une chaîne d’approvisionnement élargie, une présence géographique accrue et un volume de capitaux encore plus important alloués au principal thème d’investissement structurel en Europe.
Les investissements dans des entreprises du secteur de la défense sont susceptibles d’être influencés par des changements dans les priorités budgétaires de l’État, des reports ou annulations de programmes, des obstacles à l’exportation, des évolutions politiques ou réglementaires, ainsi que par la volatilité générale des marchés boursiers. À la suite de leur introduction en bourse, les sociétés nouvellement cotées peuvent voir le cours de leurs actions évoluer de façon marquée — une volatilité souvent accentuée lorsque le flottant demeure restreint ou que les investisseurs nourrissent de fortes attentes. La valeur des placements en actions est sujette à des hausses comme à des baisses ; il se peut donc que les investisseurs ne récupèrent pas la totalité de leur mise de départ.
1 Bloomberg Finance L.P. au 7 février 2024.
2 Bloomberg Finance L.P. au vendredi 3 octobre 2025.
3 Reuters au 20 octobre 2025.
4 Euronext au 23 janvier 2026.
5 Source : Rapport annuel du Secrétaire général de l’OTAN, mars 2026.
