Acier, capteurs et vitesse soutiennent la force de dissuasion de l’Europe
À retenir
- Le renforcement de la défense européenne repose sur les engagements pluriannuels de l’UE, de l’OTAN et des États, offrant une visibilité durable sur les dépenses entre 2025 et 2030.
- Rheinmetall, HENSOLDT et RENK jouent un rôle central dans la préparation industrielle de l’Europe en résolvant les goulets d’étranglement liés aux munitions, aux capteurs et à la mobilité.
Le réarmement de l’Europe ne consiste pas seulement à commander davantage d’équipements. Il s’agit également de résoudre les goulets d’étranglement qui conditionnent une dissuasion crédible : munitions produites à grande échelle, capteurs assurant la primauté de la détection et systèmes garantissant la mobilité des flottes. Trois champions allemands, Rheinmetall, HENSOLDT et RENK, s’inscrivent au cœur de cet effort. Ensemble, ils reconstruisent les capacités (stocks), améliorent la performance (effets) et consolident la résilience (disponibilité et chaînes d’approvisionnement) le long de la ligne de front de l’OTAN.
Rheinmetall : l’arsenal européen à grande échelle
Le 27 août 2025, Rheinmetall a ouvert la plus grande usine de munitions d’Europe à Unterlüß. Dans le cadre d’un investissement de 500 millions d’euros, à l’horizon 2027 le site devrait produire chaque année 350 000 obus de 155 mm. Rheinmetall prévoit une production annuelle d’environ 700 000 obus sur l’ensemble de son réseau, apportant une contribution clé à l’ambition de l’Union européenne (UE) consistant à atteindre 2 millions d’obus par an. Afin de réduire les risques liés à l’approvisionnement en propergol et en obus, et de raccourcir les chaînes logistiques, Rheinmetall implante sa production sur tout le continent, avec plus d’un milliard d’euros investis dans des projets de coentreprise en Bulgarie pour la production de poudre à canon et d’obus de 155 mm, ainsi que dans une nouvelle usine en Roumanie. Ces initiatives permettront de répartir les risques et de renforcer les capacités souveraines aux points les plus critiques.
Le matériel issu de ces lignes de production est également important. Outre les obus, Rheinmetall produit un large éventail de produits : la gamme Assegai (explosifs puissants, fumigènes/obscurcissants, éclairants/IR, options à portée étendue) et les obus DM121/DM125/SMArt1 conformes aux normes de la Bundeswehr, assurant le bon équipement pour chaque mission et la compatibilité logistique avec l’armement de l’OTAN.
Il existe également une défense aérienne à courte portée, dont le coût est abordable. La crédibilité de la dissuasion est compromise si l’espace aérien autour des dépôts, des colonnes et des villes n’est pas protégé contre les drones et les missiles de croisière. Les systèmes Skynex et Skyranger 30 de Rheinmetall permettent de rétablir une défense aérienne par canon, efficace et économique. Les obus programmables AHEAD de 35 mm de Skynex génèrent un nuage létal à un coût par tir nettement inférieur à celui des missiles, ce qui offre un atout essentiel pour des opérations prolongées. Une commande de munitions à six chiffres (de quelques centaines de millions d’euros) en 2024 a confirmé la demande européenne, et les livraisons des Skyranger 30 montés sur Boxer ont commencé début 2025 avec le véhicule de vérification allemand, suivies des véhicules de série.
L’expérience de l’Ukraine a renforcé le concept : les systèmes à canon (du Gepard à l’architecture modernisée de Skynex) se sont révélés indispensables dans la lutte contre les drones et pour la défense rapprochée contre les missiles de croisière. Ce retour d’expérience en situation réelle alimente actuellement les achats européens.
Rheinmetall joue un rôle clé dans la résilience : la production massive d’obus (et la diversification des approvisionnements en poudre) comble le déficit de préparation le plus critique en Europe ; la défense aérienne à courte portée (SHORAD) par canon rétablit une profondeur défensive durable à l’ère des drones ; et un portefeuille d’artillerie diversifié garantit des effets sans logistique sur mesure.
La dissuasion dépend de la capacité à détecter, suivre et classer toutes les menaces, des drones furtifs aux salves maritimes.
HENSOLDT : les yeux et les oreilles de la résilience
Le TRML-4D de HENSOLDT, cœur battant de la batterie de défense aérienne IRIS-T SLM, a été déployé rapidement pour l’Ukraine et continue de générer de nouvelles commandes dans toute l’Europe2. Son architecture numérique permet des mises à jour rapides et un suivi haute fidélité de cibles difficiles à basse altitude, éléments indispensables à la défense moderne. En mer, la gamme TRS-4D équipe les navires de combat de la Marine allemande et sera montée sur de nouvelles frégates, le programme ayant récemment été étendu. La compatibilité entre radars terrestres et maritimes simplifie la formation, la gestion des pièces détachées et les mises à niveau, et constitue un levier classique de résilience.
La supériorité aérienne bénéficiera également d’une modernisation des capteurs. En février 2025, HENSOLDT a obtenu une extension d’environ 350 millions d’euros pour développer le radar AESA Eurofighter European Common Radar System, Mark 1 (ECRS Mk1) destiné à l’Allemagne et à l’Espagne, renforçant ses capacités et ouvrant la voie à de nouvelles évolutions au cours de la décennie. Pour compléter les radars actifs, le radar passif Twinvis de HENSOLDT progresse vers sa certification auprès du service allemand de la circulation aérienne (DFS), un double usage qui marque sa maturité et ouvre des perspectives pour les applications de défense intérieure. Parallèlement, la production du radar terrestre SPEXER 2000 3D MkIII s’accélère afin de contrer la menace des drones.
La gamme Kalaetron Attack de HENSOLDT offre des capacités de brouillage (escort, stand-off, stand-in variants) définies par logiciel et multi-cibles, exactement le type de guerre électronique (EW) adaptable dont l’Europe a besoin pour faire face à des adversaires qui apprennent vite.
HENSOLDT représente les yeux de la résilience : une architecture de capteurs commune couvrant terre, air et mer, une gamme crédible de radars anti-drones pour contrer la saturation de drones et une guerre électronique définie par logiciel qui suit le rythme des tactiques.
RENK : au service de la mobilité et de la puissance maritime
La dissuasion échoue si les flottes ne peuvent ni se déplacer ni rester opérationnelles. RENK est le premier fournisseur européen de transmissions pour véhicules à chenilles et de boîtes de vitesses silencieuses pour la marine, fournissant les systèmes de test et les services sur le terrain qui assurent leur disponibilité. La transmission HSWL 354 de RENK équipe le Leopard 2, le char de référence en Europe, dans 18 pays. Pour les véhicules de combat d’infanterie (VCI) modernes, la transmission HSWL 256 alimente le Puma allemand et l’Ajax britannique, assurant une mobilité fiable dans des terrains difficiles.
Dans le domaine maritime, Damen Naval a confié à RENK la fourniture de boîtes de vitesses pour les frégates de lutte anti-sous-marine néerlandaises et belges, conçues pour une propulsion silencieuse. Les premiers lots seront livrés pour installation à partir d’octobre 2025, la livraison de la première frégate étant prévue pour 2028. Il s’agit d’une capacité anti-sous-marine stratégique pour la mer du Nord et le corridor Groenland-Islande-Royaume-Uni (GIUK).
Au-delà du matériel, les bancs d’essai RTS de RENK (véhicule, transmission, moyeu et diagnostic mobile) permettent aux armées d’effectuer des tests reproductibles selon les spécifications des fabricants d’équipements d’origine (FEO) hors des terrains d’essai, réduisant les temps d’immobilisation et détectant les défaillances avant qu’elles ne se multiplient. Les prestations couvrant l’ensemble du cycle de vie (pièces de rechange, réparations sur le terrain, révisions) améliorent directement la disponibilité des flottes européennes de chars et de VCI. RENK est également impliquée dans le développement du blindé lourd de nouvelle génération en Europe via l’initiative MARTE (Main Armoured Tank of Europe), en tirant parti de l’expérience Leopard/HSWL pour accélérer la conception d’une architecture de char de combat principal évolutive.
Le recours aux produits de RENK favorise l’uniformité. Les transmissions et boîtes de vitesses communes simplifient la gestion des pièces détachées, les systèmes de test et les services sur le terrain améliorent la disponibilité, et la propulsion silencieuse renforce la capacité de lutte anti-sous-marine (LASM) de l’Europe.
L’axe stratégique : capacités, uniformité, coûts
- Capacité : Unterlüß et les nouvelles coentreprises régionales de munitions constituent les réponses les plus concrètes de l’Europe au déficit en obus ; les gammes de radars de HENSOLDT et l’infrastructure de tests et services de RENK renforcent, elles aussi, les capacités essentielles.
- Uniformité : Les gammes TRML-4D/TRS-4D, les transmissions du Leopard et les modules de guerre électronique et de radars standardisés assurent une gestion simplifiée de la formation, des pièces détachées et des mises à niveau au sein des forces alliées.
- Coûts : Une dissuasion pérenne repose sur des tirs économiques et un soutien efficace. Les obus programmables de 35 mm pour Skynex/Skyranger offrent un faible coût par effet, et le PDG de Rheinmetall a souligné que la production à grande échelle devrait réduire le coût des plateformes à mesure que l’Europe amorce la production en série.
Le calendrier des approvisionnements reflète cette logique. Berlin prépare en effet d’importantes commandes pluriannuelles, incluant des Eurofighter, des milliers de Boxer, ainsi que davantage d’IRIS-T et de SkyRanger. Étendue sur plus d’une décennie, cette demande soutenue encourage l’industrie à investir dans ses capacités.
La montée en puissance de la dissuasion européenne n’est plus théorique. Elle se concrétise par la transformation de l’acier, le remplissage des dépôts, le câblage des capteurs et l’entretien des équipements. Les entreprises Rheinmetall, HENSOLDT et RENK forment le cœur opérationnel de cette transformation.
Conclusion
Le réarmement de l’Europe est passé de la théorie à la réalité. Il se traduit par l’édification d’usines, de dépôts et de circuits d’approvisionnement qui renforcent la crédibilité de l’OTAN. Cette situation constitue une occasion unique pour les investisseurs : des flux de capitaux prévisibles, une demande structurelle pour les munitions, les capteurs et la mobilité, et des leaders industriels prêts à croître.
1 Remarque : DM121/DM125, obus de 155 mm conformes aux normes de la Bundeswehr allemande et couramment utilisés dans l’OTAN. SMArt : obus à fusion de capteurs qui traque et frappe les véhicules blindés par le haut.
2 TRML-4D : Radar Telefunken Mobil Luftraumüberwachung (« radar mobile de surveillance de l’espace aérien Telefunken ») ; « 4D » signifie qu’il mesure la portée, l’azimut, l’élévation et la vitesse radiale (Doppler). Il s’agit du radar AESA de HENSOLDT dédié à la surveillance aérienne et à l’acquisition de cibles, utilisé avec les batteries IRIS-T SLM.
